Accueil > Société > Culture/Loisirs > Le moment où nous avons compris, ou le dessillement d’une bibliothécaire

Le moment où nous avons compris, ou le dessillement d’une bibliothécaire

jeudi 8 février 2018
Par Karine Guichard

Au début, le discours fut rassurant, voire guerrier et entraînant. Nous allions faire plus avec moins, chacun devait s’investir et s’engager avec motivation. Les services publics sortiraient renforcés après ce régime minceur, plus inventifs, plus adaptés, plus réactifs. On ne supprimerait que la mauvaise graisse, au nom de la réduction nécessaire des dépenses publiques, de la lutte contre cette dette funeste que nous ne devions pas léguer à nos enfants. Pour cela, il faudrait s’adapter au monde moderne en s’inspirant de la gestion des entreprises. Les horaires d’ouverture furent revus, un peu réduits, les collègues partaient sans être remplacées ou alors par des salariés précaires, on réorganisait. D’un fonctionnement plutôt horizontal, on ajouta des niveaux hiérarchiques pour plus d’efficience, des collègues devinrent responsables, manager de proximité, elles faisaient des tableaux, des reportings, des plannings, des évaluations, des réunions et avaient moins de temps pour le public.

Puis vint le discours sur le mille-feuille administratif, tarte à la crème libérale. Quatre lois de réforme des collectivités en 5 ans. Les services furent transférés de la mairie à la grande intercommunalité, qui grossit, grossit jusqu’à être une méga structure. Nous allions être plus forts tous ensemble, créer des synergies, mutualiser les animations, les initiatives, construire une politique du livre, un projet de développement, par contre, il fallait tout revisiter tous les ans au gré des changements de périmètre, de rapport de force dans la gouvernance ou des balancements d’exécutif. On faisait des groupes de travail, des séminaires de réflexions, des réunions de coordination, bien entendu, en prenant sur le temps de travail déjà insuffisant. Des collègues devinrent coordinatrices, elles partirent dans des bureaux, on ne les voyait plus, le budget d’acquisition baissait, noyé dans le budget global.

Et en parallèle, le discours sur la modernisation, les nouvelles technologies, réponses informatiques aux manque de personnel et donc de temps de travail nécessaire. Ce saut technique allait nous permettre de laisser les tâches non intéressantes au profit du public, moins de manipulation des livres et plus de renseignements et de contacts avec les lecteurs. Achat de banque de données de catalogage, installation de bornes de recherche, installation de robots de prêts et de retour. En effet, on ne prête plus, la scannette à la main, mais on ne parle pas davantage, il y a seulement beaucoup moins d’agents dans les salles de lecture, voire à certains moments, plus d’agents du tout.

Et là curieusement, les lecteurs ont commencé à déserter, bien entendu la concurrence des écrans, la réduction du temps de cerveau disponible pour la lecture, sont la principale raison, mais pas uniquement …. Alors, jamais en retard d’une innovation, le concept de la bibliothèque, tiers-lieu vint au secours de l’administration. Les gens ne veulent plus lire, donc répondons à leur attente et faisons de la bibliothèque un lieu cool. On enlève donc des rayonnages de livres, que l’on remplace par des canapés, des coins cocooning, des ordinateurs. On désherbe, on pilonne, on fait place nette pour les coins discussion, tant pis pour la cohérence des collections, tant pis pour les auteurs un peu oubliés. Et double effet positif, moins d’étagères, moins d’achat, moins de prêt moins de rangement donc moins de personnel.

Dans le même temps, on pouvait continuer à faire ce qu’on voulait, des lectures, des bibliographies, des spectacles de contes, inviter des auteurs, mais comme les tâches administratives s’envolaient, les remplacements de personnels absents à assurer, et bien, on le faisait le soir, entre midi et deux, parce que c’est la partie la plus intéressante, ce qui fait le sens du métier. Mais seules les plus motivées, celles qui n’avaient plus ou pas encore d’enfants, pouvaient le faire, pour les autres, c’était le désengagement et le travail considéré comme une vie entre parenthèse.

Et puis un jour, le directeur général expliquant une énième baisse du budget a dit la phrase magique : maintenant, nous ne pouvons plus tout faire, il va falloir faire des choix et abandonner certaines missions. Et là, on lève la tête de notre service et on regarde à côté de nous : la fermeture du musée la journée, la réduction de l’accueil des enfants en péri-scolaire, la piscine municipale remplacée par un centre aqua ludique délégué au privé, la maison de retraite privatisée, les éducateurs de rue supprimés, les psy titulaires remplacés par des vacations… Puis on regarde un peu plus loin, l’hôpital, le train, la sécurité sociale, pas un secteur n’est épargné.

Et là, nous avons compris,

Toutes ces réformes, ces réorganisations, ces réductions, ce n’était pas pour être plus efficace, plus économe, non c’était pour nous préparer à ce moment, ce moment où on s’est tellement débrouillé pendant toutes ces années pour tenir, pour résister contre la machine à décerveler, pour résister à l’indifférence, à la souffrance aux injonctions pour ne plus réfléchir mais obéir, pour résister mais à quel prix ? les burn out, la fatigue, les collègues qui partent faire pousser des légumes ou voir si l’herbe est plus verte ailleurs, les collègues précaires qui se demandent tous les 6 mois si elles auront encore un travail. Ce moment où on a tellement tout réduit que les lecteurs ne viennent plus, à part quelques fidèles prêts à signer une énième pétition qui rejoindra d’autres sur les étagères poussiéreuses. Ce moment, où on n’en peut plus et on est prêt à accepter et à lâcher. Parce qu’on a l’impression d’être les dernières à tenir, que tout le monde s’en moque des bibliothèques, de l’accès aux livres.

Ce moment qui nous amène à ce qu’ils voulaient depuis le début, tuer les bibliothèques, les musées, la solidarité, tuer ce qui fait rêve, sens, tuer ce qui fait société, tuer ce qui est inutile d’un point de vue économique, tuer ce qui n’est pas consommation, rentabilité, productivité.

Et quand on se retrouve là, à ce moment précis, que reste-t-il comme choix ?
Baisser les bras, aller cultiver son jardin et les laisser gagner ?
S’épuiser tout seul à lutter contre la machine infernale au risque d’y laisser sa peau ?
Ou alors, se dire que ces services publics, c’est notre richesse et notre héritage, qu’ils viennent bien de quelque part, personne ne nous les a donnés. Ils ont été arrachés par les combats, des militants qui se sont battus. Et là, une seule réponse évidente : ne pas se résigner, mais reprendre le flambeau, se regrouper, agir ensemble, croire qu’on peut encore construire un monde où la poésie, la lecture d’un conte devant le regard d’un enfant, un échange autour d’un livre ancien peuvent être plus importants qu’un tableau excell. Continuer à se battre mais pas tout seule.