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Intervention Cgt sur la contribution "Nouvelles formes d’emploi, nouvelles formes de travail, prendre l’initiative" du Ceser

lundi 11 décembre 2017
Par Rosemonde Wojciechowski

Nous tenons tout d’abord à saluer le travail qui vient de vous être présenté. Il se prolongera par un colloque bienvenu, et sans doute par nombre de contributions ultérieures.

Ce cahier n° 3 met l’accent sur le sens du travail dans la nouvelle économie, dite disruptive. Bien entendu, dans l’état actuel de notre environnement économique, il pose des questions loin d’être résolues, mais il a le mérite de structurer les questionnements et dégage 5 objectifs que nous ne pouvons que soutenir.

La CGT a évidemment mis toute la question du travail, en lien avec l’emploi, au cœur de son propre projet.

Nous avons cependant des remarques à faire sur les orientations arrêtées dans ce cahier. La première concerne deux stéréotypes qu’il convient d’amender : les salariés ne sont pas seulement en recherche de sécurité, qui serait le corollaire d’un lien de subordination accepté. Et par forcément non plus en recherche de polyvalence.

L’obsolescence de certains métiers appelle plutôt une montée en qualification qu’une diversification médiocre de tâches nouvelles. Nous ne nions pas que la sécurité de l’emploi et la continuité du travail soient déterminants dans une trajectoire de vie, au contraire, nous y veillons, mais nous prétendons aller beaucoup plus loin dans le sens de l’émancipation humaine. Le rapport pose très justement la question : quels types d’accompagnements (au pluriel) pour que le travail émancipe et que son organisation structure au mieux la société ?

La définition donnée du travail est très réductrice : « activité rémunérée qui permet la production de biens et services ». De cette définition découleraient les problématiques suivantes :
-  Le contrat commercial va-t-il se substituer au contrat salarial ?
-  L’économie servicielle doit-elle devenir prépondérante ?
-  Les personnes les plus éloignées de l’emploi n’ont-elles besoin que de formations comportementales et polyvalentes ?

Mais, ces seules réponses sont-elles celles que la jeunesse attend ou devra-telle inventer les siennes ? Et, dans cet entre-deux monde, combien de temps de chaos et de souffrances ?

Actuellement nous assistons globalement à une double dérive : quand l’entreprise grandit, elle détruit physiquement, si elle s’arrête, elle détruit socialement. Comment sortir de ce dilemme ? L’exigence de santé, de bien-être au travail, de liberté, de solidarité est à la source d’un développement humain durable de la société. Tous les travailleurs, salariés, indépendants, font le lien entre finalité du travail et qualité du travail. Malheureusement, les expériences tournées vers les enjeux sociaux ne sont pas celles qui génèrent le plus d’argent.

Le travail est bien plus qu’un simple rapport économique ou utilitaire. Il est avant tout la mise en œuvre d’un bouquet de qualifications, qu’on nomme aussi compétences. Et chacun dans la société en possède un qui lui est propre.

La récompense de la mise en œuvre de ces compétences ne saurait être délimitée par le seul salaire ou rétribution du service rendu, toujours délimités dans les limites d’un contrat social. Les travailleurs accordent d’autres valeurs que vénales à la mobilisation de leur énergie. Chacune et chacun d’entre nous cherchons à « faire quelque chose de notre vie », nous voulons à la fois être utiles aux autres et réaliser nos désirs. Dans cette double aspiration, le travail occupe une place essentielle. Simone Weil l’a traduit à sa façon : « Quelle merveilleuse plénitude de vie ne pourrait-on pas attendre d’une civilisation où le travail serait assez transformé pour exercer pleinement toutes les facultés, pour constituer l’acte humain par excellence ? Il devrait alors se trouver au centre même de la culture ». (cliquer pour accéder au texte)

« Et toi, tu fais quoi dans la vie ? »
« Je suis chercheuse, je suis chaudronnier … » Cette simple phrase révèle la dimension d’identité sociale du métier, terme qui doit être pris dans un sens évolutif, et non tel qu’on le trouve dans le compagnonnage. Selon la sociologue Michèle Descolonges, le métier est un « corpus de savoirs et de savoir-faire relativement homogènes, mais aussi un ensemble de règles morales, une identité permettant de se définir socialement, et une perspective d’approfondir les savoirs et savoir-faire par l’expérience accumulée ». Il y a donc un coût d’entrée dans le métier, avec des études, un apprentissage … et jusqu’à présent et pour longtemps, personne ne sait prédire la réussite d’un individu. L’humain est ainsi fait qu’il ne cesse de nous surprendre. Outre la formation des personnes, la constitution ou la pérennité d’un métier passe aussi par la construction d’une organisation et de structures spécifiques du travail. Le métier, c’est une façon commune de traiter le travail ; en plus, c’est une construction permanente.

Bien entendu les organisations de travail qui cherchent à décrire par le menu l’activité professionnelle et les moyens à mettre en œuvre pour la réaliser éloignent les managers de la connaissance du métier. C’est pourquoi les critères d’évaluation portent de plus en plus sur la personne et non plus sur le travail qu’elle réalise en collaboration avec d’autres. Autrement dit, une partie de l’investissement que le travailleur met dans son travail, à travers sa formation et son épanouissement social, cette composante socialisée du travail modifie l’image classique du rapport de production entre capital et travail.

Le développement des hommes sous forme de droits individuels est devenu une question économique. La CGT s’attache à construire un nouveau statut du travail bâti à partir de droits divers attachés à la personne, mais garantis collectivement.
On devrait donc bientôt cesser d’invoquer le « capital humain ». On a besoin d’une perspective de plein accomplissement des capacités humaines, visant autant l’accomplissement individuel que l’accomplissement collectif. Il s’agit là d’un nouveau type de plein emploi, non pas quantitatif mais qualitatif. Une telle rupture culturelle oblige à repenser les rapports entre le social et l’économique. Les secteurs de l’industrie et des services s’interpénètrent ; la tertiarisation est avant tout la marque des transformations que connaît l’ensemble du système de production, et par là, le travail lui-même.

Il faut donc repenser la réforme des politiques publiques, enfermée depuis trente ans dans l’impasse des allègements du coût du travail. La notion d’entreprise est bousculée simultanément par le comportement des actionnaires, les relations interentreprises (« entreprise étendue », …), par une aspiration accrue à la liberté d’entreprendre ou par de nouveaux enjeux de management. Les travailleurs doivent devenir « agiles », entrepreneurs d’eux même, confiants dans l’avenir mais aussi résistants à la concurrence et imperméables à l’échec.

Les meilleurs moyens de résistances à la concurrence humaine effrénée et à l’échec des individus doivent donc être recherchés non seulement dans la formation et la réalisation individuelles, mais aussi dans la capacité à délibérer, à recréer le travail et les métiers, et dans la capacité à transmettre ses valeurs. Face au monstre gestionnaire qui se cache derrière le concept de « chaîne globale de valeur », l’enjeu est de définir et mettre en œuvre, en région, en France, en Europe, … une politique globale du travail qui donne toutes leurs places aux capacités humaines et à l’intervention des hommes et des femmes, à tous les niveaux de qualification et d’expérience. Ce qui suppose une politique radicalement inverse de celle qui est mise en place dans cette région Auvergne Rhône Alpes, qui remplace l’intention constitutionnelle d’éducation et de formation professionnelle pour tous, en un vivier de travailleurs triés et choisis uniquement pour répondre aux injonctions patronales à court terme.

Le « sens du travail » est une question fondamentale. Au cœur des nouvelles formes d’emploi et des nouvelles formes de travail, ce sont les « contraintes économiques » et les « aspirations sociales » qui s’entrechoquent encore sous des formes nouvelles, mais aussi avec des possibilités nouvelles de réponses aux besoins sociaux.

Compte tenu de la qualité de cette première série de réflexions
La CGT votera pour la présente contribution.