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Industrie et transitions, quelles articulations entre travail, emploi, production et innovation ? Marchés et besoins : une illusion idéologique

mardi 18 avril 2017, par Karine Guichard, Sylvain Vatan

L’Adees (association de développement des études économiques et sociales), outil économique de la Cgt, a entrepris un travail d’étude de la question des transitions industrielles à partir de l’articulation entre travail, emploi, production et innovation. Réalisé en 2016, ce travail repose sur des monographies et des échanges réalisés avec des responsables syndicaux et des consultants de cabinets d’expertise intervenant auprès de Comités d’Entreprises d’entreprises industrielles.

La politique publique en matière d’industrie, et plus particulièrement en matière d’innovation, repose sur l’idée d’une mise en relation réputée parfaite des besoins par le marché. Pour le dire autrement, l’industrie doit donc écouter le marché pour produire exactement ce dont a besoin la population. Pourtant, dans nombre de cas, l’exigence de rentabilité freine l’innovation technologique et, de façon plus prégnante encore, son déploiement dans la production.

Dans la chimie, certaines entreprises, alors que leurs procédés sont au point, qu’elles disposent des savoir-faire, des capacités de production et qu’elles ont la solidité financière, ne lancent pas la mise en production de leur nouveau procédé car ce dernier serait moins rentable que l’ancien procédé (dans un contexte de pétrole à bas coût par exemple).

[*Quand la logique du marché réduit la production*]

Des entreprises vont parfois plus loin, comme Solvay qui a pris la décision de fermer son activité de recyclage des terres rares contenues dans les poudres d’ampoules basses consommation à fluorescence. Le procédé technologique maîtrisé par Solvay avait été mis en production en 2011 à une période où la tension sur les cours des terres rares rentabilisait sa production industrielle. Le développement des éclairages LED et surtout le retournement du cours des terres rares a affecté la rentabilité de cette production, conduisant le chimiste à fermer ces activités de recyclage sur ses sites de Saint-Fons et La Rochelle.

Chez Thalès, les syndicalistes dénoncent le même effet nuisible de la soumission de la R&D aux marchés. Pour eux, l’innovation est victime de la « politique produit » mise en œuvre par l’entreprise qui consiste à classer les produits « leaders », « standard » ou « en fin de vie » par rapport à leur position sur le marché. Cette position sur le marché et le retour sur investissement orientent entièrement la politique de R&D. En conséquence, la bonne tenue actuelle du marché de la défense dans un climat politique international tendu a évincé ou, pour le moins, freiné la recherche du groupe concernant le médical. Alors que le travail syndical porté autour de l’imagerie médicale avait été considéré par la direction pendant un temps, la versatilité du marché a conduit la direction à se détourner du projet pour des questions de rentabilité.

Le cas de l’activité robotique fournit, dans le sens inverse, une autre illustration des limites du « market pull ». La communication autour de la robotique industrielle présente souvent des robots de pointe, affectés à des tâches nouvelles, insistant sur la colonisation par des robots de nouveaux espaces productifs : des robots plus précis, plus sécurisés, qui s’immiscent dans des activités où ils étaient jusqu’alors exclus. Stäubli produit ainsi un certain nombre de robots pour ce genre d’applications (robot de découpe laser pour l’agroalimentaire, robot de réimplantation capillaire qui détecte les zones chevelues et réimplante les cheveux sur la zone de calvitie, robot d’assistance chirurgicale qui détecte la respiration du patient et adapte le geste du chirurgien…). Pourtant, comme le souligne un syndiqué de la R&D robotique, « les nouvelles applications mises en avant dans les salons et les médias ne sont pas tirées par la demande des industriels. Aujourd’hui, 80% de la demande de robots est orientée vers de la demande de vitesse pure, pour des applications toute simples visant à remplacer des opérateurs. » Cela ne correspond pas aux nouvelles applications mises en avant et axées sur la précision. Cela entre même en partie en contradiction avec la promotion des robots sécurisés car plus un robot est rapide et moins il est « safe ».

Dans cette entreprise, la R&D repose donc encore en partie sur une logique de capitalisme entrepreneurial, où l’innovation est un pari sur l’avenir et constitue une prise de risque de l’entreprise. Cette conception de l’innovation et de la R&D s’oppose par principe à l’idée d’une innovation « tirée par le marché » puisqu’elle repose sur le principe du « risque entrepreneurial », d’un pari sur le futur, et non sur la simple poursuite d’une tendance de marché. Ce renversement de la logique entrepreneuriale conduit à des situations paradoxales où ce sont les syndicats qui doivent défendre, en lieu et place des directions d’entreprise, le risque entrepreneurial : « dans les syndicats, on est parfois en difficulté pour remettre en question la domination de la logique produit et de la réponse au marché : comment faire valoir une orientation de la R&D voire une réorientation du projet industriel si on ne sait pas s’il y aura des débouchés ? ».

Plutôt qu’un moteur, la réponse au marché semble donc plutôt constituer un frein aux transitions industrielles, au développement et au déploiement de l’innovation.

Les syndicalistes considèrent qu’à réfléchir en termes de produit et à décider du sort d’un site (développement, fermeture) en fonction de la bonne tenue du produit sur le marché, les entreprises ne raisonnent pas assez en termes de compétence et de savoir-faire. Or, ce sont ces compétences et ces savoir-faire qu’il convient de développer pour que les sites puissent être en mesure d’affronter les mutations et de réorienter leur production en fonction de l’évolution des besoins.

S’extirper de la vicissitude des marchés semble même au contraire la stratégie poursuivie par certaines entreprises très tournées vers l’innovation et misant sur la haute qualité de leur production industrielle. Ainsi, à l’image de la stratégie industrielle de Staübli et à la différence de celle de Solvay, Porcher semble miser sur la diversité de ces activités qui constitue le socle d’une vision industrielle : Selon le directeur« Cette entreprise se compose d’une multitude de sociétés présentes sur de nombreux marchés : aéronautique, électronique, etc. Ce que d’autres ont perçu comme de la complexité dans ce groupe je le vois, au contraire, comme un atout. Il y a des ponts à établir entre les différents secteurs. [...] Il faut raisonner entreprise plus globale et faire en sorte que les usines ne soient pas tributaires d’un seul domaine afin de les rendre moins vulnérables et pérenniser les emplois » .